Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Où les habitants se présentent et se souhaitent la bienvenue...
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Edgar Grolles
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Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Edgar Grolles » dim. mars 11, 2018 6:03 pm

Me présenter, je ne peux le faire qu’ainsi. Bien que ce texte soit une fiction, il se peut qu’il contienne quelques vérités.

Spoiler: montrer
Obscure Ivresse.
« Bonsoir… »

On se les caille encore plus ici que dehors ! L’auberge paraissait ravissante, vue de l’extérieur. Isolée au centre de cette mare, lovée parmi les roseaux et les nénuphars, la petite chaumière en bois semblait bavarder avec les saules sans âge qui la surplombent de leurs branches en pleurs. L’illusion fut brève… c’est une gargote. Un vrai gourbi à traine-cul ! a dit Bracasse. J’en souris, mais j’enrage de ne pouvoir le contredire.

« Oh oui, l’Ami. La route fut longue. Les marais, depuis des kilomètres, et cette pluie ! Je suis bien heureux de pouvoir poser ma cape et me rafraîchir le gosier d’une de ces… bien tentantes boissons que vous exposez derrière vous.

« Comment ? »

Bon sang ! Que puis-je répondre ? Repartir par ce temps est impensable ; il pleut des cordes. Rester parmi cette bande de va-nu-pieds ? Des crétins, pour la plupart, cela va sans dire. Pourtant… cette vaste salle, ces tables robustes en vieux bois massif, ce feu nourri dans cette cheminée odorante, la volaille qui y flambe… On se prendrait vite à se laisser séduire par tant de confort après une telle marche dans la boue jusqu’aux aisselles. Mais ces gens sont si… étranges. Regardez celui-ci qui me fixe sans expression de ces grands yeux inquisiteurs ! Et l’autre là, qui paraît ne même pas se rendre compte qu’un filet de bave s’écoule dans son verre depuis mon entrée dans ce boui-boui. Oh ! comme ce Bracasse a bien fait de rester dehors ! Il va dormir mouillé, se réveiller trempé, mais au moins, lui, verra-t-il le jour pointer le bout de son nez.

« Mmm… oui. Bien sûr. Vous pensez bien que je ne souhaite pas repartir ce soir. La nuit est proche et le chemin si long. Je vais prendre une de vos plus belles chambres. Un bon lit. Oui, un bon et confortable lit, cela va sans dire.

« Pardon ?

« Oui, je suis seul… seul. »

Et voilà, on y est. Ils savent tout. J’ai vu leur regard glisser sur moi. Ce nigaud aurait pu parler moins fort. Il a presque hurlé ma solitude. Depuis que j’ai posé mes pieds sur ce chemin, je ne me suis jamais aussi mal senti. Bracasse est une créature étrange, horripilante. Il pue et n’est pas la plus agréable compagnie qui soit, mais il a l’avantage d’en être une. Il ferait presque office de gentleman parmi ce ramassis d’abrutis. Voyez celui-ci. Il a fourré son doigt si loin dans son nez qu’il a des soucis pour le ressortir. Ne cherchez pas d’où vient le fluide plus ou moins suspect qui recouvre l’anse de sa chope de bière. Et, à la table voisine, cette horrible femme à la pèlerine usée jusqu’à la corde. Elle ne cesse d’abreuver l’entourage de son ignoble rire, grossier et vulgaire. Son compagnon, frustré et silencieux, se ratatine sur sa chaise jusqu’à l’invisibilité. Quant à ce couple, planqué contre le mur du fond… Ils doivent bien être les seuls à ne pas m’avoir remarqué, occupés qu’ils sont à se manger la langue depuis mon arrivée. Et je n’ose poser mes yeux sur ce vieillard à l’allure malsaine qui me harcèle de son regard perçant…

« Bien. Je vais donc m’installer à une de vos ravissantes tables. Si j’en trouve une. Il semble y avoir foule, ce soir ! C’est habituel ?

« En effet. Le Chemin est plutôt fréquenté, ces temps-ci. Et puis la pluie, l’orage… Ça doit faire votre affaire, cela va sans dire. »

Le gargotier tourne les talons. Je remarque qu’il n’a pas pris ma cape, que je lui tendais. Sympathique établissement, à la hauteur des attentes des consommateurs. Bien, prenons place. Cette table conviendra autant qu’une autre. Assez éloigné des épanchements des deux tourtereaux pour ne pas les interrompre, à bonne distance du sinistre vieillard et, je l’espère, du crachoir de l’horrible gourgandine.

Ah, enfin du beau monde ! Ravissante, vraiment ravissante. Joli brin de fille ! Le patron devrait lui faire ouvrir sa porte aux voyageurs. Elle ferait, à n’en pas douter, un plus plaisant accueil. Longue chevelure fauve, visage fin, nez mutin, bouche appétissante, et quelques taches de rousseur idéalement éparpillées sur sa peau de pêche.

« Bien le bonsoir, demoiselle !

« Heu, je prendrai, tenez, comme le… comme ce vieil homme, là. C’est une boisson chaude, non ? Une infusion, un thé ?

« Ah ! Diantre, qu’est-ce donc ? Une plante que je ne connais pas. Venue de loin, j’imagine. Bon, optons pour ça, alors. »

Je tombe amoureux. Sourire. Sourire. Elle est si belle, ses yeux sont d’un vert où l’on se perd.

« Vous n’en avez pas ? Mais…

« Il l’a apporté lui-même ! Curieux. C’est dommage, en tout cas. Ça m’a l’air plutôt parfumé. Tant pis. Restons classiques. Un de vos meilleurs thés pour me réchauffer, puis je prendrai une pleine assiette de haricots accompagnée de cette volaille rôtie qui pendouille. Avec une bonne bière, cela va sans dire. »

Elle a souri. C’est la fête ! Mais, dites-moi, l’arrière-cour est aussi charmante que la façade. J’en ai le sang qui bout. J’en oublierais presque cette assemblée de vauriens.

Tiens, le vieux a cessé de me fixer derrière sa barbe ! Merde, il se lève. Et il prend son bol, vacille vers moi en marmonnant. Que me veut-il ? Que bredouille-t-il ? Oh, je sens que je vais avoir un invité à ma table. Grand, maigre, il a la tremblote. Il porte des braies sombres, peut-être sales. Allez savoir avec le peu d’éclairage de la pièce. Son pourpoint est ample et laisse apercevoir un torse couvert de poils aussi blancs que ceux de sa barbe. Et tout pendouille là-dessous. Beurk. Que faire ? Être poli, bien sûr, mais juste assez pour ne pas être un malotru, sans pour cela paraître de bonne compagnie. Un sourire, tout de même, pour le respect dû à son grand âge.

« Bonsoir, je peux vous… aider ? »

Il s’assied. Pas besoin de mon invitation, semble-t-il.

« Ah, j’allais justement vous proposer… Mais je vois que vous buvez déjà. Odorant breuvage que vous avez là. On y sent le parfum de la pomme mêlé à celui, plus onctueux, des fruits des bois… je ne saurais dire. Peut-être un soupçon de…

« Ah oui ! Étrange. Je n’en ai jamais entendu parler. Mais il faut dire que je ne me suis engagé que tout récemment sur le Chemin, je… »

Sa voix est rauque, grinçante, à l’image de son regard. N’importe où ailleurs, son visage fripé me ficherait une trouille bleue.

« Je… Heu, oui, je suis un Marcheur, en effet. Novice, oui, cela va sans dire. Pourquoi ?

« Ah. Vous posez les questions ! Cependant, excusez-moi, mais…

« Bien ! Très bien, ne vous fâchez pas ! Je… Je me présente, oui. Pas d’énervement, je vous en prie. Faites attention à votre bol, vous avez failli…

Diantre ! Sénile, mais convaincant. Ce type est totalement givré, cela va sans dire. Mais je le dis quand même. Autant me présenter, il ne va pas me lâcher, le bougre. Et puis, la bienséance l’oblige et je ne fais rien de mystérieux ni de secret sur le Chemin. Oh ! Bracasse, tu me manques presque, toi, tes pets retentissants et tes horribles raclements de gorges ! Tu n’aurais guère attiré les gens à nos côtés. Dommage pour la serveuse, mais ô combien efficace pour éviter ce genre de rencontre à la gênante indiscrétion.

Par contre, sa mixture est enivrante. Ses effluves parviennent jusqu’à mes narines tel un cortège nuptial entre l’euphorie et la curiosité. Si j’osais…

Ah, voici mon thé ! Et si élégamment servi. La poitrine de cette jeune femme est d’une générosité à combler le plus gourmand des hommes, ses hanches à terrasser le plus vaillant ! Je suis amoureux.

Le vieux semble lire dans mes pensées. Il verse une lampée de son breuvage dans mon bol avant d’en boire une gorgée comme pour m’assurer de ne pas voir en ce geste quelque malveillante action. J’avoue ne pas en être mécontent. La curiosité et le parfum exotique de cette boisson ont éloigné de moi toute prudence.

Le goût n’a rien à envier à l’odeur. Le thé est oublié, le liquide ignoré. J’ai l’impression d’avaler de la fumée, à peine solidifiée, et pourtant tout aussi capiteuse que le meilleur des vins et assez onctueuse pour ne pas frustrer la langue. Jamais je n’ai bu pareil breuvage ! Je dois avoir l’air béat, vu la manière dont il m'observe, sourire en coin, mâchoire branlante. Il sait y faire, le vioc. Il m’invite à discuter.

« Fameux, vraiment ! Un délice. Et vous dîtes que ça s’appelle… »

Un regard, juste son regard aux sourcils froncés, son front ridé plissé jusqu’à presque recouvrir ses yeux.

« OK, OK ! Ne soyez pas désagréable. Après tout, je ne vous connais pas non plus…

« Bon, je me nomme Edgar. Comme vous l’avez si bien noté, je suis Marcheur. »

Je l’observe un instant. Jusqu’à quel point est-il au courant des particularités du Chemin ?

« Lorsque je ne suis pas sur la route, je vis donc à… Chatou. Cela ne vous dit rien, je suppose. C’est… en région parisienne… en d’autres lieux, d’autres contrées. »

Pourquoi lui parler ? Pourquoi lui en dire plus ? Je vois bien que c’est le Chemin qui l’intéresse, cela va sans dire. Et, bien que ce Bracasse ait quelque peu contribué à éclairer ma lanterne, je suis encore loin d’y voir tout à fait clair moi-même sur le sujet. Mais le bougre insiste, il veut en savoir plus. Et, s’il peut me resservir une lampée…

« J’arpente le Chemin depuis peu. Dans… dans mon autre vie, donc, je travaille comme imprimeur. À votre regard, je vois que ça vous laisse coi. Disons que je fais des livres, des affiches et toutes ces choses où l’on inscrit des mots et des dessins sur du papier. »

À nouvelle gorgée de sa liqueur, nouvelles émotions. J’oublie toute retenue, et j’avale, j’avale. Je m’esclaffe en toisant le vieux et sa tête d’ahuri. Il est comique, absurde et grave. Combinaison incongrue. Je crois que je dois lui ressembler un peu avec ma tasse de thé, qui est loin d’en être à présent. Il plaque une main frémissante sur la mienne. Façon de me suggérer de ne pas m’égarer. Continuer, je dois… comme dirait l’autre.

« Oui, le travail est plaisant. Ce n’est guère contraignant. Mais je dois dire que je ne me sens jamais plus vivant que lorsque je pose mes pieds sur ce satané Chemin. J’y marche depuis peu, mais je pense que l’origine de ma venue est ancienne. Elle est ancrée en moi depuis toujours.

« Ce que je veux dire ? »

Je frissonne au souvenir qui se présente à moi. Vingt-cinq ans n’ont pas suffi à estomper les frayeurs de cette nuit. Le vieux veut savoir comment j’ai découvert le Chemin. Pourquoi lui raconter ? Il a l’air d’y tenir. Je vide mon bol et je me lance.

« J’étais… Et bien, cela remonte à loin. J’étais jeune homme, tout juste la quinzaine d’années. Je profitais d’une bonne nuit de sommeil lorsque soudain s’ouvrit la porte de ma chambre. Je m’éveillai à grande peine, à peine conscient, paupières lourdes, pour distinguer une silhouette parmi les ombres. Une fraîcheur comme je n’en avais encore jamais ressenti s’est alors emparée de moi. Vrai de vrai, c’est comme je vous dis ! »

Le pire est que ça a l’air de le captiver, l’affreux. Il ne me quitte pas de ses yeux chassieux, rictus indéfinis sur ses lèvres enfouies dans sa barbe grise. Je regarde ostensiblement le récipient vide entre mes mains avant de poursuivre.

« L’ombre était de haute taille. Imposante, froide, glacée. Je sentais sa maléfique présence jusque dans mon lit. J’étais paralysé de terreur. Je ne pouvais ni bouger ni appeler ! La forme obscure a glissé le long de la pièce pour atteindre mon côté. »

Bon sang ! J’en ai encore la chair de poule. Et lui, ses yeux sont exorbités ! On pourrait presque penser qu’il vit la scène en même temps que moi. Suis-je si bon conteur ? Bah… pourquoi pas ? Je continue et, cela va sans dire, peut-être aurai-je droit à une autre gorgée de sa potion magique. Avec, en prime, un sourire de la pimpante rouquine, qui sait ?

« La chose se tenait près de moi, sur la droite de mon lit. En levant à peine ma main, j’aurais pu la toucher. Je ne distinguais pas les détails dans les traits de son visage ou de sa vêture. J’apercevais seulement ses formes dans la pâle lueur offerte par un semblant de clarté lunaire que laissaient passer les interstices de mes volets. Vaguement féminine, elle était mouvante, changeante. Juste un ensemble de ténèbres gelées se tenant à mon côté dans un silence de caveau. Puis elle s’est penchée au-dessus de moi. Je hurlais sans un bruit. J’ai dû pisser, aussi, quand elle s'est emparée de ma main. Dites, je reprendrais bien un peu de votre… truc, là. Ça vous ennuie si… non ? »

Je dois l’avouer, les apparences sont parfois trompeuses. Il ne faut pas toujours se fier à une première impression, cela va sans dire. Souvent inexacts sont les messages de la conscience quand les évènements ne sont pas propices. La méfiance est une putain de baratineuse. En fait, ce gars-là est plutôt sympathique ! Il me ressert. Bordel, que c’est bon, ce machin !

« Oui, c’est tout. Elle m’a pris la main. C’était horrible. Et froid. J’avais si froid. La pièce entière était plongée dans un cruel froid polaire. Je criais, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Sa main tétanisait la mienne et l’ombre de son visage se postait au-dessus du mien. Je pouvais sentir — puisque je ne voyais rien — son regard pénétrer mon être, sonder mon âme. J’étais au-delà de la terreur. Là d’où l’on n’est pas censé revenir. Mais… je suis là, et c’est tant mieux. Où peut-on se procurer cette boisson ? Par pitié, dites-moi. Elle est si parfaite, si goûteuse. »

Ne serait-ce pas une pointe d’agacement dans ses yeux ? Je m’en moque. Si l’ancêtre désire en savoir plus, il va devoir raquer. Il va servir et resservir, cela va sans dire. Et la rousse, elle est où ? Là, oui, elle est là. Quel châssis, bon sang, quel châssis ! Bref. Je ne veux pas fâcher le vieux, non plus. Il a l’œil avide de celui qui tient à connaître la cachette d’un objet rare, convoité, et il me regarde comme celui qui a la carte permettant de le trouver. Et il a ce nectar dont je ne peux me rassasier. Son front se plisse encore. Je le sens bouillir. L’attente se fait trop longue à son goût. Mais comment mettre des mots sur ce que j’ai ressenti ensuite ? Me rassasier ? Oui, le terme est juste. C’est à partir de cette nuit-là que je ne suis plus parvenu à assouvir mon appétit.

Mon bol étant à nouveau vide, il me sert une nouvelle lampée, le visage fermé, la mâchoire crispée.

« Un rêve… C’était juste un cauchemar. Je me suis réveillé, terrorisé, en proie à un effroi qui m’étreint encore aujourd’hui lorsque j’y pense. Mais ce n’était qu’un rêve… »

Il renifle, le vieux ! Il se fout de moi… ou émet-il un doute sur ce que je dis ? Une gorgée de ce délice clarifiera la chose.

« Toujours est-il qu’à partir de ce… songe, tout a changé pour moi. Dès les jours qui suivirent, j’ai senti une émotion nouvelle s’emparer de moi. J’ai été pris d’une frénésie totale pour une passion dont je ne pouvais me rassasier : l’imaginaire. Films, cinéma, télé, bandes dessinées. Lire, lire et encore lire. Tout ce que je pouvais trouver. Histoires fantastiques, récits de science-fiction, d’horreur, romans d’épouvante et autres contes surnaturels. Je ne pouvais plus m’en passer. Il me fallait ma dose d’imaginaire pour trouver la paix, quel que soit le contexte de ma vie.

« Je ne sais plus qui a dit qu’un rêve non interprété est comme une lettre non lue. En fait, moi, je n’ai même pas ouvert l’enveloppe. Je n’ai jamais cherché à comprendre. J’ai plongé, sans me poser de question, dans ce nouvel océan qui se présentait à moi. »

Il ne cille pas. Il s’abreuve de mes mots tout autant que s’écoule son breuvage le long de ma gorge. Bon sang que les miches de cette rouquine sont affriolantes ! Elle me sourit. Je ne suis pas sûr que mon regard éthéré soit du plus bel effet sur elle. Merde ! Le vieux tapote ma main de la sienne.

« Je suis donc devenu un cinéphile frénétique. Cinéphile ?

« Bon. Je me suis nourri aux Star Wars et à l’Alien. Puis Blade Runner, Shining, Brazil… Il y en a eu tant ! Bien plus tard, j’ai enfin pu y voir mes classiques, le Seigneur des Anneaux enfin sur grand écran. Et sur le petit, j’ai vibré sur des séries comme Twin Peaks, X Files, Heroes et Six Feet Under… »

Merde… Sa façon de me toiser ne permet pas le doute. On ne va pas me dire qu’il comprend tout ce que je lui dis. Pourtant son œil vitreux parait assez alerte pour que j’y perçoive, au fond, un semblant de conscience. Une vigilance certaine qui ne trompe pas. Il écoute, avec la plus grande attention, la plus fervente réflexion. Moi, je parle et je bois.

« Mais c’est surtout sur le papier que je trouvais de quoi me nourrir. Lire… Lire encore et toujours. J’ai adoré le King, bien sûr, Stephen King. Il fut le premier. Ensuite, je l’ai suivi, affamé de ses écrits, durant toute mon adolescence jusqu’à aujourd’hui. Puis il y eut Lovecraft, Doyle, Poe, Howard, Asimov, Clarke, Dan Simmons, Tolkien, Herbert, Clive Barker, Terry Pratchett, Lucius Shepard, George RR Martin, Matheson, Gaborit, Bernard Werber pour ses fourmis, ou plus récemment Neil Gaiman, Catherine Dufour, Mélanie Fazi, Jaworski, Damasio, Philippe Noirez, China Miéville, Jeff Vandermeer et tant d’autres. Et, dans un registre différent, j’ai dévoré ces petits jeunes du thriller français, Maxime Chattam — dont j’aime la candeur, sa fraîcheur dans la noirceur — et Franck Thilliez, deux auteurs qui n’ont pas manqué de me flanquer la pétoche. Tous ont contribué à atténuer cette faim, cette folle dépendance qui me rongeait.

« La musique aussi. Elle était d’une importance capitale. Classique, rock, de film, tout ce qui pouvait me procurer la sensation de voyager hors de cette affligeante réalité. Max Richter, notamment, est de ceux qui me transportent.

« Mais cela ne me suffisait pas. Il me fallait plus. C’était vital, comprenez bien. Chaque seconde passée dans ce quotidien déplorable me devenait pénible. Je ne sais pas si vous saisirez le sens de ce que je m'apprête à vous raconter, mais… Je me suis donc mis aux jeux de rôle. C’est un loisir…

« D’accord, d’accord. Si vous dites savoir ce que c’est, je vous crois. Donc, quelle meilleure façon d’appréhender l’imaginaire ? J’ai découvert des univers entiers s’ouvrant à moi au rythme des pages que je tournais. Et je les partageais avec d’autres, atteints du même syndrome que moi, autour de tablées endiablées lors de folles et inoubliables soirées.

« Était-ce un hasard si mes faveurs se portaient vers les choix les plus oniriques ? Je ne sais pas. Mais j’ai opté très vite vers les ouvrages de Denis Gerfaud : Rêve de Dragon et Hystoire de Fou, deux chefs-d’œuvre rôlistiques. Puis je me suis plongé dans les univers de Shattered Dreams et Dreamwalker. Tous ces jeux parlaient du Rêve, d’une façon ou d’une autre. Ma passion pour le sujet ne faisait que grandir. Une soif que je ne pouvais étancher. Mais le premier jeu auquel j’ai joué fut aussi celui que j’ai le plus pratiqué jusqu’à maintenant : l’Appel de Cthulhu, tiré des récits de Lovecraft. Horreur et Onirisme. »

La belle rouquine passe, et repasse. Chacun de ses mouvements me ravit. Sa robe se plisse et frôle ma chaise dans un bruit d’étoffe dont l’érotisme me fait frissonner de plaisir. Ses doigts n’ont-ils pas effleuré mon épaule ?

La tape du vieux, du plat de la main sur la table, me rappelle à l’ordre ! Je lui souris.

« Ça va, ça va ! J’en ai fini, de toute manière. Comme j’ai dit, j’étais pris d’une incommensurable faim pour tout ce qui touche à l’imaginaire. Jusque maintenant, sans jamais être rassasié, sans jamais avoir pu remplir le bol.

« Je me suis donc très vite mis à raconter mes propres histoires. Oui, oui. Oh ! Rien d’extraordinaire, mais je ne me suis jamais lassé d’en inventer. D’abord pour le jeu de rôle, des centaines et des centaines de pages noircies, puis je me suis mis récemment à vouloir écrire. Bref, un scribouillard de plus dans ce monde de tarés.

« Voilà, j’en ai dit assez, non ? C’est quoi votre nom, déjà ?

« Oui, je sais. Vous ne me l’avez pas dit. Justement… »

La pièce s’obscurcit, ou ma batterie commence à merder. Les ombres sont plus denses. Les effluves de mon soi-disant thé y sont peut-être pour quelque chose. Le barbu, inconnu et probablement gâteux, me regarde par-dessous ses sourcils blancs, mais plus sombres, eux aussi. Il sait. Il sait que je sais ce qu’il veut. Le Chemin.

Je tends mon bol, a nouveau sec comme si j’y avais passé le chiffon. Il soupire et s’exécute.

« Bien… On ne vous la fait pas, à vous, cela va sans dire. Environ vingt-cinq ans séparent ce premier rêve de ma découverte du Chemin, vingt-cinq années à franchir les obstacles de ma vie et de ma mémoire pour permettre à mes pas de trouver leur voie.

« J’étais quadragénaire… heu… j’avais un peu plus de quarante ans. Une nouvelle porte est apparue sur le mur de ma chambre ! Étrange, ne trouvez-vous pas ? Mais la surprise fut de courte durée, comme dans ces rêves où l’on ne s’étonne plus de rien, où la bizarrerie fait partie des règles du jeu, où la logique est hors-la-loi.

« Voyez-vous ça ? Vous ne semblez guère interloqué ! Avez-vous la moindre idée de ce dont je parle ? Oui. Oui, cela va sans dire. »

L’obscurité est tout de même plus flagrante qu’à mon arrivée. Mes sens sont émoussés, certes, ma tête plus légère, mais j’en suis certain, la clarté s’est estompée. Et pourquoi dois-je m’épandre en mots toujours plus nombreux, phrases plus longues, sur cet homme qui ne dit rien, dont je ne sais rien.

« Et bien, moi, cela m’a intrigué, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans ma chambre, si familière, une porte qui ne pouvait être là… Bien sûr, je l’ai franchie. »

Un silence. La salle tout entière paraît attendre, pendue à mes lèvres. Même la poitrine de la belle rousse cesse de balloter au rythme des balancements de ses hanches. Le vieux avale sa salive.

« Et j’ai trouvé ce Chemin. Juste au pas de la porte. Un long sentier ne menant nulle part et partout à la fois, où le vent caresse le visage et souffle son invitation à l’oreille. Vingt-cinq ans se sont accumulés, de cette noire et glaciale silhouette à cette porte, pour me mener à ce chemin de terre. Toutes ces années à me nourrir de fantasmes, de rires et de pleurs, de drames et de bonheurs n’ont servi qu’à me porter sur le pas de cette ouverture béante dans ma tête. D’abord surpris, épouvanté, incapable du moindre mouvement, du moindre geste, j’ai fini par m’y engager.

« Depuis, j’y retourne chaque nuit. Oh, c’est assez récent, mais j’ai tout de même eu le temps d’y voir quantité de choses. Des plus terrifiantes aux plus loufoques. Des plus tristes aux plus drôles. Des merveilles, des horreurs. J’y ai croisé de mystérieux voyageurs, traversé de curieuses bourgades, fréquenté de sordides établissements. Et puis j’ai rencontré Bracasse… »

L’homme se lève brusquement ! Il crie de sa voix chevrotante ! Il en renverse presque son bol. Malgré mon ivresse, j’ai le réflexe de le rattraper avant que le délicieux liquide ne se déverse sur le sol de l’auberge. Quel dommage ce serait.

« Où il est ? Je n’en sais rien, mon brave. Vous… le connaissez ? »

Furibond, sans me répondre, voilà que ce vieillard tape des deux poings sur la table ! Bol en main, je m’écarte, toujours assis. Que lui prend-il ? Manquerait plus qu’il devienne violent.

« J’ai… J’ai eu beau faire, il n’a pas voulu m’accompagner à l’intérieur. Pourtant, ce sale temps aurait dû le convaincre. C’est une curieuse créature, vous savez ? Répugnant à bien des égards, il a cependant parfois fait montre de pas mal de courage. Il m’a bien souvent dérouté, embrigadé dans des histoires plus ou moins louches, sombres même. Long et tortueux est le Chemin, se borne-t-il la plupart du temps à argumenter. Mais il m’a prouvé, sinon son amitié, sa volonté de ne pas me nuire, voire de m’assurer de sa présence protectrice. Si tant est que ce drôle puisse protéger qui que ce soit. »

Les yeux du barbu sont deux billes écarlates qui me transpercent dans l’obscurité croissante. Les deux jeunes ont cessé de se bécoter. Je ne les vois presque plus, d’ailleurs, camouflés dans l’ombre. La belle serveuse arrive enfin, avec mes haricots, mais se contente soudain de reculer, près du comptoir où le poltron d’aubergiste se terre. Quant aux autres, tournés vers nous, ils demeurent figés dans l’attente pesante d’un évènement qu’ils pressentent imminent.

Je bois une lampée de la fabuleuse mixture, directement à sa source, dans l’écuelle du vieux. J’ai l’impression que ma tête est indépendante du reste de mon corps, qu’elle survole cette salle, planant au-dessus de la table pour s’adresser au forcené.

« Inutile de faire tel tapage. Je ne suis en aucun cas responsable de ce Bracasse, vous savez. De par sa petite taille et ses loques puantes, on pourrait croire qu’il n’est qu’un animal, un être difforme, mais je vous assure qu’il est bien plus. Il a toute sa tête et sait s’en servir, croyez-moi. S’il a pu vous nuire d’une quelconque manière, je ne peux que vous suggérer de voir cela directement avec lui. »

Son regard en dit long sur ce qu’il ferait si, justement, j’étais ce Bracasse. Un court instant, je me demande s’il ne va pas ignorer le fait que je ne le suis pas.

Ouf, il se détourne. À contrecœur. Quelques pas et il sort rejoindre la pluie, le vent, la boue et le froid. Je peux finir son bol ! C’est presque dans le noir que je le repose vide sur la table en relâchant mes membres tendus. Je ne vois plus les autres bien que j’entends, autour de moi, des bribes de murmures étouffés dans un brouillard presque palpable. Bah, de toute manière je n’ai plus faim.

Diantre, cette boisson est un délice ! Je suis ivre. J’imagine la petite chose puante, blottie sur une branche, protégée de la pluie par des feuilles plus larges qu’il a disposées, comme à son habitude, en un fragile toit végétal. Prends donc une douche, Bracasse, ça ne te fera pas de mal. Et ce vieil homme, est-il à sa recherche ou en errance ? Mouillé, trempé. Ça, c’est sûr. Quelque chose, dans son regard, quelque chose sur son visage. Il me fait penser… Ses mimiques, ses gestes. En tout cas, il a le même goût que moi pour les infusions.

La nuit est totale, à présent. Je n’y vois plus rien. Je vais monter, maintenant, à tâtons. Trouver la chambre promise. Entrer, me coucher, dormir… ou me réveiller, c’est selon.

Le temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde. Il me faudra bien me lever, cela va sans dire.

Voilà.

Tout est dit.

Ce texte se suffit à lui seul. À peu près. Mais il fait partie d’un tout, d’un contexte… Aussi, peut-être certaines choses peuvent vous paraitre obscures. Ce n’est pas bien grave, l’important est que vous puissiez saisir l’essentiel concernant ma présentation.

Pour ce faire, j’ai trouvé plus sympa qu’une liste de critères me décrivant de m’intégrer et de me faire évoluer dans mon univers, celui que je réserve à mes écrits. Il y est question de rêve, de temps et de terreur. Des sujets qui me parlent et dont j’espère vous faire part très prochainement sur un forum ou un autre.

À très bientôt, donc.
Le Temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde.

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Stef-
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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Stef- » lun. mars 12, 2018 2:09 pm

Tes influences me parlent, bien sûr !

Re-bienvenue Edgar, en te souhaitant une bonne découverte de la Mare ! :nenuphou2:

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Sandrinoula
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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Sandrinoula » lun. mars 12, 2018 2:55 pm

Ohlala du beau monde dans cette taverne ! ^^ :welcome: Edgar ! :nenuphou2:
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Edgar Grolles
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Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Edgar Grolles » lun. mars 12, 2018 8:13 pm

Merci, merci à vous.

Je vais la découvrir, cette mare. Je vais faire un tour et voir ce qui s’y passe. J’espère y trouver quelques grenouilles attentives, leur offrir une mouche ou deux…
Le Temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde.

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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Iluinar » lun. mars 12, 2018 10:13 pm

:welcome: et merci pour cette magnifique présentation !

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Edgar Grolles
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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Edgar Grolles » lun. mars 12, 2018 11:39 pm

Iluinar a écrit :
lun. mars 12, 2018 10:13 pm
:welcome: et merci pour cette magnifique présentation !
Merci à toi d'avoir eu le courage de la lire !
;)
Le Temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde.

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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Illhundil » mar. mars 13, 2018 8:47 am

Bienvenue à toi !!
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Edgar Grolles
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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Edgar Grolles » mar. mars 13, 2018 11:22 pm

Illhundil a écrit :
mar. mars 13, 2018 8:47 am
Bienvenue à toi !!
Merci à toi.
Le Temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde.

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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Yannick A R FRADIN » mar. mars 20, 2018 1:54 pm

Bonjour et bienvenue Edgar Grolles :nenuphou2:
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Lisez un aperçu de mes univers avec La Gardienne de Danarith (roman de fantasy - merveilleux et aventure en intégrale gratuite).

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Re: Edgar. Edgar Grolles, cela va sans dire.

Message par Edgar Grolles » mer. mars 21, 2018 5:59 pm

Salut à toi, Yannick. Merci pour ce petit bonjour.
Le Temps n’est qu’une issue qu’on a inventée pour se sortir de la merde.

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